En ce mois d'août, aux portes de l'Europe, résonnent des bruits de bottes et s'avancent des chars. Des
populations souffrent. Des femmes et des hommes meurent de la guerre.
Le 7 août, le gouvernement géorgien a lancé son armée dans une véritable opération militaire dans une des
régions du pays, l'Ossétie du sud. Plusieurs semaines auparavant en fait, la région connaissait des tensions. Point de crispation : les séparatistes d'Ossétie du sud pro-russes manifestaient
dans la violence (échanges de tirs d'artillerie, attentat à la voiture piégée contre des policiers géorgiens) leurs velléités d'indépendance à l'encontre du gouvernement géorgien.
Aussitôt, le président russe engage ses forces navales, aériennes et terrestres (dans une opération préparée
de longue date, commentent certains spécialistes) au secours des Ossètes sud. Dès le 11 août, l'armée géorgienne défaite se retire de l'Ossétie du Sud, et les troupes russes – au lieu de rentrer
une fois le calme revenu – s'installent en occupation de longue durée.
En Ossétie du Sud, la Russie entend maintenir la pression sur la Géorgie, ancienne composante de l'Empire
russe bien décidée à entrer dans l'OTAN. Au-delà, c'est un message qui est lancé à la Communauté internationale : Moscou reste attaché à ce que l'ancien espace soviétique reste bel et bien
dans son giron !
En fait, en Ossétie du Sud, Dimitri Medvedev, le président russe, part d'une certaine façon à la reconquête
des républiques perdues et veut desserrer l'étau occidental qui de plus en plus l'oppresse. Il s'agit de refaire l'histoire et de restaurer la Grande Russie tsariste puis
soviétique.
La Russie était prête à ce coup de force. Elle l'était depuis la déclaration d'indépendance du Kosovo, le 17
février de cette année. Vladimir Poutine, achevant ses fonctions à la présidence de la Russie, laissait alors pressentir la réactivation des conflits gelés de l'ex-URSS, donc ceux
des régions séparatistes de Géorgie (l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie). On peut même se dire que la Russie y pensait depuis 1991.
Bien des foyers de tensions existent en frontière de l'Europe: Abkhazie et Ossétie du Sud en Géorgie,
Transnitrie en Moldavie, Haut-Karabakh entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Autant de micro-territoires qui prônent leur indépendance. Autant de micro-terrains de déstabilisation des anciennes
républiques de l'URSS. Autant de micro-scènes d'interventions possibles pour permettre à la Russie de restaurer sa sphère d'influence, comme au temps de l'Empire.
Il est vrai que cette zone géographique est particulièrement complexe : des dizaines d'ethnies et
quatre Etats ; d'un côté du massif montagneux, la Russie et ses républiques autonomes, de l'autre côté la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan, tous trois aujourd'hui indépendants mais que la
Russie avait mis trois siècles à conquérir et dominer. N'oublions pas non plus les richesses en métaux non ferreux et les réserves de pétrole de la région. A cela, ajoutons le développement de la
présence de l'Alliance atlantique dans la périphérie, perçu par la Russie post-soviétique amputée de nombreux territoires, comme une stratégie d'enfermement. D'ailleurs, en décembre prochain,
l'OTAN ne doit-elle pas réexaminer la candidature de la Géorgie et de l'Ukraine?
Enfin, c'est surtout à un retour sur l'histoire très tumultueuse de cette région auquel on est en train
d'assister. Déjà, les tsars ont, des siècles durant, été obsédés par l’accès à la mer noire. Les soviétiques n'ont eu, eux aussi, de cesse d'étendre leur périmètre d'intervention. L'histoire
montre combien les rapports entre la Russie et les républiques du Caucase – tantôt indépendantes, tantôt intégrées – ont toujours été tendus, faits de domination et de conquête, de guerre et de
résistance, de répression et de volonté d'indépendance.
Cet été, un de mes livres de vacances, c'était La Saga des Romanov, qui raconte l'histoire russe de
Pierre Le Grand (1613) à Nicolas II (1917). L'ouvrage est passionnant. Mais il me démontre, ô combien, que la crise militaro-diplomatique de cet été doit être regardée à l'aune de cette histoire
russe, et de ces obsessions des dirigeants russes de tous temps : mer noire, Moldavie, Caucase, Crimée...
Et cette mise en perspective historique n'est pas rassurante. Car de ces répétitions de l'histoire, de cette
permanence des grandes lignes stratégiques russes, je retiens surtout deux idées : la première, c'est que les volontés d'émancipation de certaines républiques, et de leur accrochage à
l'Europe et /ou à l'OTAN (Géorgie, Ukraine) sont plus que délicates, et touchent les Russes au cœur de leur politique ; la seconde, c'est que précisément, à cause de cela, la Russie ne
reculera pas aisément.
Et c'est inquiétant, très inquiétant ! Le livre que j'ai lu, et dont je parlais, évoque dans son
dernier chapitre le 28 août 1914 et l'assassinat de l'Archiduc à Sarajevo... et l'embrasement de l'Europe et la première guerre mondiale qui suivirent.
Alors, on ne peut pas ne pas y penser. Ne sous-estimons pas ce qui se passe en Caucasie ! Et que le
président russe s'appelle Poutine ou Medvedev ne change rien.
Cette guerre déclenchée dans le calme de l'été, alors que l'ensemble des nations étaient tournées vers les
jeux olympiques de Pékin, grande fête du sport et de la fraternisation, n'est pas à négliger. Aux portes de l'Europe, je crains que l'histoire
ne soit de retour. Citoyen engagé et élu oeuvrant quotidiennement au vivre ensemble, en cette fin d'août, comme beaucoup, je suis inquiet.